« La médiation m’a ramené au sens de mon métier d’avocat«
Avocat civiliste depuis plus de vingt ans, venu du contentieux, Samuel Becquet a choisi d’ajouter une nouvelle corde à son arc : la médiation. Un choix nourri autant par la réflexion que par un événement personnel qui l’a conduit à interroger la manière dont il accompagnait ses clients.
Samuel Becquet voit l’amiable comme tout autre chose qu’un simple outil procédural : « un sujet qui va bien au-delà d’une technique ou d’un décret, un véritable enjeu de citoyenneté ».
Formé au CIMA, où il a suivi une première formation à la médiation, et aujourd’hui engagé dans un Diplôme Universitaire de médiation à l’Université Lyon 2, il nous raconte ce virage professionnel et personnel.
Un parcours nourri par la curiosité et la quête de sens.
Pourquoi vous être formé à la médiation ?
SB : Je ne suis pas venu à la médiation avec un projet de reconversion, mais parce qu’un conflit très sensible est venu me bousculer, personnellement et professionnellement. On m’a proposé une médiation, et j’y suis allé avec mes réflexes d’avocat : mon idée était qu’un récit bien construit pouvait suffire à orienter l’issue.
Cette expérience a déclenché une réflexion sur les fondamentaux de mon métier. J’y ai vu fonctionner autre chose que la logique du prétoire : non pas la recherche d’une vérité à faire triompher, mais la construction patiente d’un terrain à nouveau vivable pour chacun.
Après coup, une question s’est imposée : si la médiation peut produire cela, qu’est-ce que ça change à ma façon d’être avocat ?
C’est pour répondre à cette question que je me suis formé au CIMA, puis que j’ai poursuivi avec un DU à Lyon 2 : pour comprendre ce qui se joue vraiment dans ce type de processus, et ajuster ma pratique d’avocat à cette autre manière d’aborder le conflit.
Selon vous, quel est le rôle de la médiation aujourd’hui ?
SB : Pour moi, la médiation est d’abord une réponse à un système judiciaire qui n’arrive plus, seul, à rencontrer les attentes des justiciables. Nous savons que la “vérité du prétoire” est une fiction utile ; quand la machine s’enraye (lenteur, complexité, distance), cette fiction ne suffit plus.
Dans ce contexte, la médiation offre un autre espace : un lieu où les personnes en conflit peuvent reprendre la main, retrouver le dialogue et construire une réalité partageable, plutôt que d’espérer qu’une vérité extérieure tranche pour elles. Ce n’est pas notre expertise d’avocat qui est centrale, mais leur capacité à dire ce qui est vivable pour chacun. Entre elles, elles pourront tenter de reconstituer une forme de justice « à hauteur d’homme ».
Le rôle de la médiation est donc double : apaiser les conflits et réinstaller de la confiance : entre les parties, mais aussi entre les acteurs de la justice (avocats, médiateurs, magistrats, experts).
Vous êtes intervenu au Grand Café de la médiation le 15 octobre 2025, organisé par l’ANM, le CIMA et l’Université Lyon 2. Quel était l’objectif de la table ronde ?
SB : La table ronde s’intitulait : « Avocats et médiateurs : une relation à construire… ».
L’enjeu, c’était justement d’interroger cette relation. Pas pour les avocats formés à la médiation, mais pour les autres. Avec ce questionnement central : comment des professionnels façonnés par la culture du prétoire peuvent travailler avec des médiateurs, dans une logique de coopération plutôt que de rivalité, au service des personnes en conflit.
Ce que la médiation apporte au judiciaire
Justement, en quoi la médiation enrichit-elle la pratique de l’avocat ?
SB : La médiation ne retire rien à la pratique judiciaire, elle l’éclaire différemment.
Dans le contentieux, nous avons tendance à raisonner en termes de droit, de preuve, de stratégie. La médiation, elle, remet l’humain au centre. Elle apprend à écouter autrement, à entendre ce qui se dit derrière les positions, là où se loge souvent la clé du différend.
Pour un avocat, c’est un déplacement subtil mais fondamental : passer d’une logique d’argumentation à une logique de compréhension. Cela ne signifie pas renoncer à défendre, mais défendre autrement, en aidant son client à clarifier ce qu’il veut vraiment, ce qu’il est prêt à construire plutôt qu’à obtenir.
La médiation, c’est aussi un formidable espace de coopération entre avocats. Quand chacun accepte de sortir de la posture d’opposition, on redécouvre ce qui fonde notre rôle : contribuer à la résolution du conflit, pas seulement à la victoire d’une thèse.
Au fond, elle redonne du sens à notre métier, en remettant au centre du jeu certaines valeurs de notre serment, au premier chef la conscience et l’humanité. Elle rappelle que le droit n’est pas qu’un outil de contrainte, mais aussi un langage possible de la paix.
La place de l’avocat dans le processus de médiation
Quel rôle les avocats des parties jouent-il en médiation ?
SB : Je vois trois temps où l’avocat a une place décisive.
D’abord, en amont : c’est souvent lui qui ouvre la porte. Il peut proposer la médiation, l’expliquer et mettre en lien le médiateur et son client. Il veille aussi à ce que l’entrée dans le processus se fasse dans de bonnes conditions.
À l’autre bout, en aval, l’avocat retrouve un terrain plus familier : celui de la sécurisation de l’accord. Quand un compromis se dessine, c’est alors l’avocat qui rédige l’accord de médiation, ce qui a été construit, pour que cela tienne dans le temps.
Mais l’essentiel se joue entre les deux. Pendant la médiation, on ne lui demande pas de prendre la parole au premier plan. Il reste pourtant la personne de confiance du client : celui qui le connaît, qui peut l’aider à traverser un moment de bascule, proposer une pause, soutenir lorsque le doute revient entre deux séances, modérer quand les vérités ont été dites un peu trop fort.
Son rôle n’est plus de porter une vérité contre une autre, mais d’être au service de ce qui est en train d’émerger pour son client. Être avocat, c’est un métier de service : se mettre au diapason de ce qui est important pour son client, tout en gardant la distance nécessaire.
Pour vous, qu’est-ce qu’une médiation réussie ?
SB : Pour moi, une médiation réussie, c’est d’abord une médiation qui apporte une forme de paix.
Pas forcément un accord spectaculaire, mais un rapprochement, un « accordement » : chacun a fait un pas vers l’autre, les positions se sont desserrées, quelque chose est redevenu vivable. Les personnes peuvent se dire : « Je ne suis plus au même endroit qu’en entrant ».
Et une médiation ratée ?
SB : À l’inverse, une médiation ratée, c’est une médiation où la rencontre ne se fait pas.
On parle, on se voit, on déroule le processus… mais au fond, rien ne bouge. Chacun repart exactement avec ses certitudes, ses peurs, ses griefs. Et souvent, on a du mal à dire pourquoi : ce n’est pas forcément la faute d’un tel ou d’un tel, c’est juste que la possibilité de se rencontrer n’a pas pris.
Que vous a apporté votre formation au CIMA, et comment vous projetez-vous désormais dans la médiation ?
SB : La formation au CIMA a été un déclencheur. J’y suis arrivé par curiosité, pour comprendre ce qui se jouait en médiation ; j’en suis reparti avec une ambition : faire de l’amiable une dimension structurante de ma pratique.
Ça a d’abord été pour moi un lieu de rencontres, au vrai sens du terme. On y travaille “dans le dur” des relations humaines, avec des médiateurs, des avocats, des magistrats, des experts… Cela m’a obligé à quitter le seul registre du savoir-faire pour interroger ma posture : comment j’écoute, comment je me tiens dans le conflit, jusqu’où je me mets au service des personnes plutôt qu’au service d’un récit.
Cette dynamique se poursuit aujourd’hui avec le DU de médiation à Lyon 2… et se concrétise déjà : je viens d’être inscrit sur la liste des médiateurs du CIMA. Une manière pour moi de poursuivre l’engagement amorcé dans la formation, en contribuant à mon tour à cette culture de la médiation, à l’intérieur même du réseau qui m’a formé.

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